Le livre intitulé Pier Paolo Pasolini : entretien avec Jean Duflot i nous offre l’occasion de faire connaissance avec un Pasolini se prêtant à un exercice presque inédit et quelque peu inique pour lui : l’interview journalistique. Celle-ci, eut lieu en deux temps (entre 1969 et 1975) et parut en janvier 2007 suite à la réédition de les Dernières Paroles d’un impie (1981).
Pasolini y délivre intimement, une vision fouillée et prophétique de notre société actuelle qui sonne le glas d’une agonie cosmique. Son regard de préposé au lynchage, expression née dans Poésie en forme de rose de l’ouvrage Poésies mondaines se réfère à la figure de l’interviewé qu’il qualifie de « schizoïde », dès le moment où elle livre ses impressions devant un palimpseste manipulateur représentant la réalité quotidienne, univers concentrationnaire en miniature où les instruments de tortures quotidiens correspondent selon lui, à nos propres embêtements. Pasolini décrit l’interview comme un système de signes mixtes composé de signes oraux mais aussi iconiques (les gestes et les mimiques) mais dont l’enregistrement ampute au contexte phonique sa naturalité car il fait perdre la fonction expressive de la langue.ii
Le passage chez Pasolini de la poésie au cinéma se situe dans le refus de l’intellectuel italien d’être cantonné à un système de signes formalisant et dans l’ambition nostalgique d’amener la métaphore heuristique de sa poésie au cinéma. L’expression cinématographique chez Pasolini découlait de son conception de l’analogie qu’il pouvait exister entre réalité linguistique et image parfaite pour transcrire la réalité. Les moyens reproductifs (télévisuels, radiophoniques, cinématographiques et autres) ne sont que des instruments neutres en soi, cependant et dès l’instant que le médiateur de la culture de masse s’empare des ces outils, on outrepasse leurs fonctions de machine en les divinisant. Ces nouvelles divinités sont au service du culte du pouvoir et de l’argent. Pasolini s’insurgeait contre le dictat de l’utilitarisme bourgeois au cinéma qui fait de l’action son arme de combat en se détachant complètement de toute visée poétique essentielle à ses yeux. Si Pasolini dans sa production cinématographique insiste tant sur la nostalgie du sacré, c’est parce qu’il est attaché aux valeurs anciennes victimes d’une accélération artificielle et d’un oubli injustifié, prématuré.
Théorème, Porcherie et Médée nous donne l’impression d’une apocalypse imminente, de paraboles sur la fin d’Un monde où l’auteur chercha de créer une langue mettant en crise la dépendance du spectateur moyen avec le langage des mas médias. Les thèmes musicaux qu’empruntent Pasolini dans ses films sont l’amalgame du sublime et du trivial. Ce modus operandi est avant tout sémiologique et correspond à une écriture magmatique, éclectique. Il n’hésitait pas à recourir au doublage pour rendre l’authenticité des accents, dialectes et autres jargons et était contraire au sous-titrage conformiste et trop guindé.
Répugnant la culture fasciste de sa jeunesse et les artificiers de la culture de l’hermétisme européen et vouant un amour inconditionné pour les pays du Tiers-Monde, il multiplia les voyages au Maghreb, en Afrique noire, en Turquie et en Inde, pour y retrouver disait-il, le sous-prolétariat romain et tous ces paysans mal intégrés à l’urbanisme homologuant. Sa quête d’ailleurs se traduisit par la recherche constante de nouvelles polyphonies de voix et la croyance en une glotte puissante et uni-plurielle détruisant les règles de notre typographie moderne. Si Sartre affirmait que l’homme est par sa mort la somme de ses actes, Pasolini voit la mort dans le principe de réalité, moment où l’Eros n’a plus de limite. La frénésie du sexe prit pour un gage de liberté, devient la pire des servitudes. Aussi, Pasolini avait deviné que les révolutions sexuelles de son époque n’étaient que des façades et annonçaient que l’acmé de l’industrialisation aurait amené tôt ou tard un retour de force du puritanisme. Les masses en ne faisant qu’ingurgiter des produits de série, modèle vulgaire de la répétition et le moyen par excellence du conditionnement ont chassé l’intellectuel des « centres de la bourgeoisie » vers le « ghetto des poètes ». Ainsi, la société se trouve purifiée de ses penseurs. De plus. Pasolini avertit que la contestation de la jeunesse en 68 était le résultat de cette épuration. Devenue technicienne dans son ensemble, elle renie son passé, s’attachant seulement à l’action et se fait duper en servant les fins utilitaristes et autoentretenues du néocapitalisme.
Pier Paolo Pasolini fut le témoin en l’espace de 15 ans, d’une véritable mutation et d’une évolution anthropologique qui a bouleversé les structures sociales de l’Italie. Cette révolution s’est accomplie dans la phase de développement économique et industriel la plus intense que ce pays n’est jamais connue. Les couches paysannes de la société et la petite bourgeoisie qui a longtemps été cléricale par tradition ont basculé dans l’idéologie de la consommation d’un hédonisme libéral. Cette idéologie de la production et d’une consommation des biens est la plupart du temps superfétatoire mais finit par s’imposer comme une mode, une véritable accoutumance. Les médias ont le besoin particulier et délétère de diffuser par tous les canaux de la communication, une information qui redonde de propagande et de publicité. L’homme pris dans ce système quelque soit sa revendication en autonomie, ne s’appartient plus. C’est un homme formel, coupé de tous ses pouvoirs, déraciné et rendu monstre du système. Pasolini le croit capable de tout.
A la question, qu’est-ce que le véritable fascisme ? Pasolini répond que ce n’est plus celui du Vatican, ni de la démocratie chrétienne et de ses notables, ni celui de la police pourtant omniprésente mais c’est un pouvoir qui échappe même à la grande industrie, il est hystérique et a réussi à massifier les comportements en simplifiant frénétiquement tous les codes et en technicisant le langage verbal. Le fascisme historique était un pouvoir grossièrement fondé sur l’hyperbole, sur le mysticisme et le moralisme, sur l’exploitation d’un certain nombre de valeurs rhétoriques : l’héroïsme, le patriotisme, le familialisme. Le nouveau fascisme, lui est une puissante abstraction qui cancérise toute la société en une tumeur centrale et débouche sur le portrait de l’homme moyen dans la Ricotta, présenté comme un monstre, un délinquant, un dangereux conformiste, colonialiste, raciste et esclavagiste. Où sont les devenirs minoritaires ?
i NB : l’article est une synthèse et une réflexion lapidaire du présent livre.
ii Cf. Schéma de Jakobson.